Changeons de boucle ! L’art d’ajuster sa position dans l’échange

Jambes d'un couple de danseurs en mouvement, photo en noir et blancQu’est-ce qui rend certaines relations moins agréables que d’autres, dans le temps ? Au-delà des affinités naturelles, c’est souvent quand se met en place un schéma d’interaction qui se fige et qui nous limite dans l’échange. Boucle, schéma, pattern : nous nous sentons pris dans une forme de communication devenue rigide, où chacun joue toujours la même partition. Communiquer prend alors plus d’énergie, ou devient coûteux. Mis au jour et exploré finement par les approches systémiques, ce mécanisme des interactions qui se rigidifient forme le ciment de problèmes solides et durables, remarquables architectures humaines… dont on se passerait bien !

Nos interactions avec les autres (et avec nous-même !) tendent à s’installer dans des formes répétitves, par économie. C’est ce que les systémiciens de l’approche de Palo Alto dans les années 60, ont nommé “redondances”. Ainsi, c’est souvent vous qui téléphonez à votre soeur (ou l’inverse), vous tutoyez les plus jeunes et vouvoyez les anciens (ou l’inverse !), vous prenez une certaine posture dans une réunion avec votre équipe, etc. Sans ces redondances la tâche serait immense : à chaque interaction il faudrait réfléchir, décider, (ré)inventer.

Quand le pli qui est pris convient à tous, tout va bien. Il se peut que cela manque de variété, mais après tout, c’est un certain confort : l’équipe se repose sur / se cache derrière son manager qui porte toutes les réunions avec brio, la soeur répond au téléphone sans avoir à prendre l’initiative, vous savez que les courses seront faites en rentrant chez vous – parce que c’est toujours vous, ou toujours votre conjoint, qui assure cette tâche sans que cela ait été particulièrement négocié ni verbalisé. Et vous savez quelle portière ouvrir quand vous montez en voiture avec votre moitié.

Mais voilà, redondant ne rime pas toujours avec satisfaisant ! Regardez ce que l’on dit au sujet d’une relation qui nous pose problème :

  • “C’est toujours pareil avec toi !”
  • “Le problème avec lui, c’est qu’il se positionne systématiquement de cette manière.”
  • “Rien à faire, il ne changera jamais”
  • “Elle, rien à en tirer, j’ai tout essayé”

Notez comme nous attribuons ici la source du problème à l’autre personne.
Nos interactions nous posent donc problème quand elles ont une certaine forme, mais surtout quand cette forme est devenue rigide (systématique, invariable) alors qu’elle ne nous convient plus.
En approche systémique on va rechercher les redondances problématiques, appelées “tentatives de solution” dans le modèle de Palo Alto. Ce qui se répète de la même manière, malgré un feedback défavorable, qui suggère qu’il serait bon de changer de position. C’est cette rigidité là qui devient problématique car elle n’est plus adaptée aux retours d’information de l’environnement.
Voyons ça de plus près.

La complémentarité rigide

Cette affaire de rigidité dans les relations, c’est Paul Watzlawick qui la décrit dès 1967 dans Une logique de la communication (traduit en 1972 sous ce titre). Dans une relation complémentaire, A occupe la position haute (plus de savoir, plus de pouvoir), et B la position basse.

Par exemple, l’associée d’un cabinet donne des directives à son responsable de l’avant-vente, qui lui rapporte. Mais cette relation complémentaire peut s’inverser, comme quand elle laisse son responsable avant-vente mener l’échange avec un client potentiel. Dans cet exemple, la position haute du responsable avant-vente représente une exception dans leur relation où il est habituellement en position basse avec cette associée, sa N+1. La capacité des deux personnes à se placer dans une forme différente de relation au cours du temps permet de réguler leur communication en fonction des besoins et du contexte. L’associée n’ayant rien à prouver au client, elle cède volontiers la place au responsable avant-vente lors des discussions avec le client, et son N-1 occupe aisément cette position car il est dans son domaine d’expertise et de responsabilité.

Mais cette relation pourrait aussi moins bien tourner. Imaginons que l’associée soit en concurrence avec un autre associé, et qu’elle ait besoin de nouer une relation forte avec client : voilà qu’elle prend plus de place que prévu, reléguant le responsable avant-vente au second plan alors qu’il avait longuement préparé ce rendez-vous. Le responsable avant-vente se contraint alors à une position basse subie et frustrante pour lui ; sa relation avec l’associé se dégrade. La relation complémentaire haute / basse se renforce, perd en souplesse et en adaptation. Lui se montrera ensuite moins coopérant avec elle, qui ne comprendra pas ce qui se passe car, aussi obéissant que réservé désormais, il ne lui en dira rien.

Prenons un autre exemple dans sa version souple VS rigide.
Yann et Sarah sont deux formateurs habitués à intervenir ensemble. Ils vendent, préparent et co-animent leurs formations ensemble. Au début, Sarah appréciait beaucoup l’expérience de Yann, qui la rassurait : il savait mettre au point des déroulés aux petits oignons, il assurait le lancement des formations et animait avec beaucoup d’énergie. Sarah apprenait à ses côtés, elle occupait donc une position complémentaire basse, se laissant guider, intervenant en complément. Mais au bout de quelques mois, quelque chose ne lui convenait plus. Une impression d’être inutile, spectatrice de ce show à deux où Yann brillait ; un sentiment de courir après un train sans le rattraper. Pendant les sessions, que Yann menait tambour battant, elle n’arrivait pas à placer plus de quelques interventions, à l’exception de l’animation d’un sous-groupe. Elle se sentait “comme une cruche, un pot de fleur”.
A la fin de chaque session, Yann, qui venait de récolter tous les lauriers avec de chaleureuses poignées de main des participants ravis, se tournait immanquablement vers Sarah pour se réjouir avec elle “on a encore été bons je crois !”. “Surtout toi”, soufflait Sarah, mais entendait-il ?

Ici la relation complémentaire, forgée sur un écart initial d’expérience, s’est rigidifiée et n’a pas évolué avec la progression de Sarah, qui pourrait maintenant participer bien davantage à l’élaboration des contenus et à leur animation. Elle ne l’a pas demandé, et Yann n’a pas senti que le moment était venu de modifier l’équilibre de leur relation. Le risque ici, c’est que la relation devenue trop redondante et rigide, dégrade l’ambiance entre ces deux formateurs. Selon son caractère, Sarah s’adaptera puis quittera ce partenaire, ou bien elle explosera un jour et lui lancera à la tête qu’il prend toute la place.

Comment introduire de la souplesse dans une relation complémentaire ?

Quand une relation complémentaire s’est installée, il peut être difficile de la faire évoluer. Des boucles d’interactions s’installent, qui ont tendance à renforcer le schéma de communication qui s’établit. Celui qui a assis son pouvoir ne laisse pas place à la contestation, ceux qui l’ont laissé faire ne cherchent plus, ou si peu, à rééquilibrer le rapport. Cela vous rappelle peut-être quelque chose…

Qu’est-ce qui nous empêche vraiment  de remettre de la souplesse dans une relation complémentaire qui s’est rigidifiée ?

Parfois, nous n’en avons pas conscience, et c’est une personne extérieure qui nous tend un miroir éclairant. Pour Sarah, c’est une de ses connaissances qui, après avoir assisté à une formation qu’elle co-animait avec Yann, s’est étonnée auprès d’elle du peu de place qu’elle prenait, alors qu’elle était très pertinente dans ses interventions.

D’autres fois, nous ne voyons pas d’autre possibilité, dans une forme de “dépendance au sentier” : “tendance des individus, des groupes sociaux et des sociétés humaines en général, à continuer dans une voie choisie même longtemps après qu’elle s’avère ne pas être la meilleure.” (source : Géoconfluences / ENS)

Il peut arriver que la personne qui occupe la position basse dans une relation ressente de l’impuissance à changer la donne.
Et parfois, nous voyons bien comment changer mais nous avons… la flemme de modifier l’équilibre ! Tout changement demande de l’énergie et représente un risque (ou à tout le moins, un dérangement pour le système). Le jeu en vaut-il la chandelle ? Sarah a aussi des avantages à laisser Yann porter les formations : elle s’économise et elle ne s’expose pas. De plus, prendre davantage de place dans la co-animation lui demanderait de s’affirmer, de risquer de se placer en concurrence avec Yann, de devoir être toujours pertinente, se dit-elle, dans ses prises de parole.

Quelques pistes de réflexion pour les situations où un schéma d’interaction vous questionne :

  • observer les redondances, les questionner régulièrement pour soi “ça me convient?” et avec l’autre “ça te convient?”
    exemple : “j’ai pris la main sur l’organisation du séminaire, c’est un peu mon défaut je démarre vite, c’est bon pour toi si on se répartit les rôles comme ça ?”
  • prendre le temps d’observer et noter dans quel schéma on s’est inscrit avec son interlocuteur.
  • explorer des variantes en cherchant l’inversion des positions : si vous décidez toujours, tentez de laisser les autres le faire une fois de temps en temps, pour tester. Exemple : un jour un skipper que je connais bien et qui portait bien son groupe de matelot, a annoncé qu’il laissait l’équipage ramener le voilier au port, le collectif étant “largement capable” de le faire selon lui. Lui, il allait faire sa sieste. Ce virement de bord impromptu a certes fait frémir quelques instants les matelots moins expérimentés que lui, puis l’intelligence collective s’est réveillée et le skipper a pu profiter de sa sieste jusqu’au le chenal du port d’arrivée. Tout au plus a-t-on entendu une remarque goguenarde sur un virement de bord pas entièrement académique…

Remarque : les boucles d’interactions se nourrissent à deux, et parfois l’énergie de(s) l’interlocuteur(s) empêche le changement. Un exemple typique est celui des personnes très bavardes qui reprennent la parole dès qu’elles en ont l’occasion dans une conversation à plusieurs à table. Les autres convives ont alors besoin d’une forme d’autorité ou d’assertivité pour récupérer la parole et la garder un peu. Le défi que représente la communication avec certaines personnes nous amène à les considérer ingérables.

Finalement ce qui pose problème c’est la rigidification dans les interactions, qui nous prive de possibilités d’agir et de réguler l’échange en fonction du contexte, selon nos besoins. Car si je peux modifier ma position dans l’échange quand c’est nécessaire, si je sais le faire et que l’autre me laisse une marge de manoeuvre pour cela, je peux adapter la communication selon le contexte et selon mon besoin au fil du temps.

Si l’on adopte cette idée, il reste à développer les compétences relationnelles nécessaires pour ajuster sa position avec souplesse (et stratégie !) dans l’interaction, afin de défaire le schéma qui s’installe, comme on remue l’eau pour ne pas laisser la glace se former. Faisons le point :

  1. Savez-vous repérer quand vous il devient nécessaire de changer votre position (prendre une position haute, vous imposer, ou inversement, prendre une position basse, ou vous mettre en retrait) ?
  2. Savez-vous, si besoin :
  • prendre une position haute dans la relation, vous affirmer, prendre la main sur les opérations, imposer quelque chose à une personne ou un groupe ?
  • prendre une position basse, laisser la place, rester dans l’écoute même quand vous pensez savoir, laisser l’autre décider, et le suivre de bonne grâce ?
  • métacommuniquer avec votre interlocuteur ou partenaire pour réguler votre relation, quand la boucle relationnelle s’est rigidifiée ?

    Notez à quel point ces changements sont faciles ou non pour vous. Nous avons tous des préférences relationnelles, et des compétences à renforcer.

Et vous : avez-vous déjà connu une relation dans laquelle vous étiez pris(e) dans un schéma répétitif, sans pouvoir en sortir ? Qu’est-ce que cette relation vous obligeait à faire ou vous empêchait de faire ? Que vous manquait-il pour retrouver de la liberté dans l’échange ?

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