La culpabilité, c’est le sport favori de certains d’entre nous, quand d’autres traversent l’existence sans vraiment la connaître. Cet article s’adresse surtout à la première catégorie de personnes, celles qui sur-cupabilisent. En effet, si la culpabilité rend bien des services à l’échelle des relations et de la société, en amenant chacun à s’auto-réguler dans ses comportements, elle flambe parfois et devient alors contre-productive. Je vous propose de réfléchir ensemble à l’excès de culpabilité au travers de 5 situations types qui vous parleront peut-être. (Et dans le cas contraire j’en suis vraiment désolée :D)
Avant de commencer, mettons-nous d’accord sur le terme : la culpabilité, c’est un signal intérieur qui nous informe que nous avons agi d’une manière qui contrevient à une ou plusieurs valeurs – dans notre vision du monde. Par exemple, j’ai parlé un peu durement à une personne parce que j’étais agacée, et je m’en veux car elle ne méritait pas que je la traite ainsi. On voit là toute l’utilité de la culpabilité, comme régulateur social : celui qui la ressent sera enclin à corriger son comportement (en s’excusant, en faisant plus attention la fois suivante, etc.)
Dans le détail, pour un même acte réalisé, la culpabilité ressentie varie grandement selon les personnes (ex : un psychopathe n’en ressent pas après avoir frappé sa victime). Par ailleurs, la valeur qui est touchée dépend des personnes, à situation égale (quand il y a sentiment de culpabilité). Dans l’exemple qui précède, des mots un peu durs que j’ai envoyé à la tête d’une personne peuvent heurter :
- ma valeur Justice : cette personne ne méritait pas que je lui parle ainsi
- ma valeur Bienveillance : je l’ai blessée, or je tiens à ne jamais faire de mal aux autres
- ma valeur Contrôle de soi : je déteste me laisser emporter par l’impatience ou l’agacement
- ma valeur Respect…
- et bien d’autres valeurs encore !
La valeur que je n’ai pas respectée dans une situation qui me fait culpabiliser, varie selon mes représentations et mon échelle de valeurs personnelles.
Regardons maintenant 5 manières dont nous culpabilisons à tort ou à l’excès. Car bien que ce sentiment soit fort utile pour permettre de se réguler (soi-même et les uns les autres) en société, il s’avère parfois envahissant et pas toujours juste.
1 – “Le SAV”
ou : Je culpabilise pour le comportement de quelqu’un d’autre
Vous est-il arrivé de vous sentir mal et de tout faire pour rattraper une situation que vous n’avez pourtant pas créée vous-même ? Par exemple, votre soeur poste un message agressif sur un groupe d’amis créé pour organiser votre anniversaire, et vous vous empressez d’intervenir pour vous en excuser après des amis concernés. Autre exemple : “Désolée pour le délai” s’excuse une internaute dans la messagerie Leboncoin, à l’adresse de son acheteuse alors que le transporteur semble avoir perdu le colis.
Ou encore, vous avez coopté un ancien collègue qui vient de rejoindre l’entreprise où vous travaillez, et ses premiers échanges avec son manager l’ont surpris par le manque de chaleur de ce N+1. Il se pose des questions, s’inquiète de la suite ; vous vous confondez alors en explications, justifications (le contexte actuel du service de ce N+1), messages rassurants sur l’entreprise et sa culture, etc.
Bref, vous vous débattez avec une culpabilité induite par le comportement d’un tiers, et vous faites le Service Après-Vente auprès de la personne lésée.
Dans le dernier cas, il y a bien eu une “vente” comme dans toute mise en relation, mais où s’arrête votre responsabilité ? Etant personnellement sujette à cet effet SAV, je me suis parfois amusée de mes propres contorsions dans des situations où j’avais mis deux personnes en contact, et que l’une n’était pas satisfaite de l’issue de l’échange.
Une nuance s’impose toutefois : nous sommes parfois responsables du comportement d’un tiers (ex : responsabilité du parent par rapport à son enfant mineur, encadrée par le Code Civil) mais quand nous culpabilisons de faits commis par un autre adulte responsable, nous tombons dans ce piège que j’ai appelé le SAV.
Quel antidote à cette culpabilité “SAV” ?
Une question-clé : s’il y a bien du tort, quelle partie de ce tort relève de votre propre responsabilité ? Qu’auriez-vous pu, ou dû, faire différemment ?
S’interroger sur ses propres valeurs : lesquelles nous poussent à nous porter ainsi garant du comportement d’autrui envers des tiers ? Par exemple envers un ami déçu de l’entreprise que je lui ai recommandée, est-ce que je me reproche un manque de prudence ? Un excès d’enthousiasme ? Ai-je trahi la confiance qu’il me donnait ?
NB : dans ce type de cas, la honte se mêle aussi à la culpabilité, en raison du regard d’autrui.
2 – Le “Bad Trip” :
je culpabilise parce que j’imagine que j’ai fait du tort (ou que je pourrais en faire)
Ce schéma-là est un vrai voyage en terre de cauchemar. A l’origine, une combustion spontanée du feu Culpabilité, suivie d’un cercle vicieux.
Par exemple, après une réunion, je me reproche d’avoir pris trop la parole alors que nous étions deux à co-animer la séance. Je me dis que j’aurais dû faire attention à l’équilibre du temps de parole, au respect de mon homologue, et je rejoue le “match” en détail en trouvant mille et un “poux” à mon intervention : pas si pertinente ici, pas assez nourrie là, et ici j’ai empiété sur l’expertise de mon homologue, bref… J’aurais dû m’y prendre complètement autrement.
NB : ici aussi, la culpabilité est teintée de honte, émotion mixte qui intègre le regard de l’autre sur soi. Un vrai bonheur !
D’expérience, la fatigue ou la surcharge mentale, ainsi que les périodes où l’on n’est pas au mieux de sa confiance en soi, sont un terrain propice au “bad trip” (et aux autres types de ruminations, d’ailleurs). Le “bad trip”, avec cette culpabilité imaginaire, s’aggrave au fur et à mesure que l’on rumine les fautes sus-citées, sans jamais aller vérifier le tort réel causé à l’homologue dans cette réunion, ni aller chercher du feedback, ce retour d’information seul capable, dans certains cas, de “casser” notre délire intérieur.
“Mais non Samantha, ton intervention était claire, il y avait besoin que quelqu’un dirige cette réunion et tu l’as très bien fait, pas de sujet ! A la limite si on cherche vraiment, c’était peut-être un poil long mais honnêtement, c’est pour pinailler.”
“Mais non Samantha, tu n’as pas empiété sur mon périmètre, moi ça m’allait très bien comme ça, je ne suis pas très bavard, tu as assuré pour nous deux, merci.”
A la place de rechercher ce retour d’image, nous restons en tête-à-tête avec Procurator, cette partie de nous qui déroule à l’infini une liste de griefs sans preuves, ce qui ne nous empêche pas de lui accorder un douloureux crédit. Le pire, c’est que comme le tort n’est pas précisément qualifié, impossible de réparer la faute et de s’améliorer la fois suivante.
Pour finir avec le Bad Trip, la recette marche aussi très bien avec une faute potentielle, qui pourrait advenir : “et si je refilais mes TOCs à mon enfant, et que ça lui gâche la vie ?” Ou alors, cette manager qui retardait le moment de recadrer un collaborateur, par peur de “faire du mal” à cet homme qui avait des soucis personnels. Ici il s’agit de peur de la culpabilité, mais l’effet est tout aussi puissant.
Quel antidote à cette culpabilité “Bad Trip” ?
Le Bad Trip coupable se nourrit de l’élucubration : laissé seul, notre cerveau imagine le pire.
Il est temps de sortir de son propre délire pour objectiver la situation.
Souvent en parler à un collègue, ami, proche, peut aider à faire la part des choses.
Question clé : quel est le réel tort causé aujourd’hui, ou la valeur bafouée ? Et quelle partie de ce tort relève de votre propre responsabilité ? Que pouvez-vous y faire maintenant (excuses, réparation…) ?
Dans un second temps, après un tel épisode, prendre du recul sur son propre fonctionnement, se demander si on est coutumier du fait (et d’où nous vient cette passion pour la culpabilité, ça peut être intéressant). Auquel cas vous pouvez passer au cas n°4, Perpète.
3. Tous généraux après la bataille !
je culpabilise parce que je juge mes décisions passées à l’aune des informations actuelles
C’est le fameux “j’aurais dû le savoir, j’aurais dû agir différemment”, appelé biais rétrospectif.
La lecture a posteriori de la situation, fausse le regard que l’on porte sur la manière dont on a appréhendé la situation : on juge ses décisions passées à l’aune des informations actuelles, en omettant les informations réellement disponibles au moment de la décision. Une bonne source de culpabilité.
Après qu’un événement se soit déroulé, on surestime sa propre capacité à l’avoir anticipé.
“Après la guerre, tout le monde est général.” (citation sans source identifiée).
Exemple : vous avez recruté une personne, et son niveau de compétences réel vous déçoit fortement après 2 mois de collaboration. Après enquête cette personne avait beaucoup enjolivé ses expériences passées lors des entretiens initiaux, et dans son CV.
Et là, vous vous fustigez : “j’aurais dû m’en douter, lui poser plus de questions”, vous refaites le match en vous persuadant que vous auriez pu, et dû, faire plus attention à tel ou tel signal faible… Qui, en réalité, restait indétectable au moment des faits quand bien même, à la lumière de l’analyse d’aujourd’hui, on pourrait croire que les indices étaient là dès le début.
Vos collègues, la DRH, vous disent bien fort : “avec les infos que tu avais à l’instant T tu ne pouvais pas te douter, il a vraiment bien caché son jeu. Tu n’aurais pas pu faire mieux.”
Dans cette catégorie, on trouve toutes les situations où une personne s’est faite avoir par une autre. Elle culpabilise quand les conséquences pèsent sur des tiers (son entreprise, sa famille), mais elle peut ressentir plus fortement de la honte si elle est la seule victime de ce qu’elle nomme sa naïveté ou sa négligence.
Le philosophe Soren Kierkegaard peut-il alors nous mettre du baume au coeur, avec cette pensée tirée de son Journal, en 1843 ?
“La vie ne peut être comprise qu’en regardant en arrière, mais elle ne peut être vécue qu’en regardant en avant. »
Soren Kierkegaard, Journal, 1843
Citation originale (danois) : « Livet forstås baglæns, men må leves forlæns. »
Quel antidote à ce biais ?
La question clé : si je me replace dans la situation au moment M, avec les éléments que j’avais à l’époque, qu’aurais-je pu ou dû faire différemment ? Ou : et que ferai-je autrement si une telle situation se reproduit demain, pour me donner une chance d’aboutir à un meilleur résultat ?
4. Perpète :
je culpabilise parce que je suis déjà condamné(e) à perpétuité, ma dette est immense et je m’afflige de tous les maux
Voilà encore une drôle de façon de culpabiliser : le faire à tout bout de champ, parce qu’on se sent responsable de tout ce qui se passe mal. La personne atteinte de ce mal possède un radar très sensible aux réactions des autres, et sa première pensée si une personne quitte la pièce ou ne répond plus, c’est que c’est sa faute à elle, d’une manière ou d’une autre. Ainsi la malédiction de Perpète rejoint le piège “Bad Trip” (voir plus haut) : l’imagination se substitue aux faits. Mais alors que le “Bad trip” peut être ponctuel, la personne de type “Perpète” vit ce type d’épisodes plusieurs fois par semaine, voire, par jour. Rien ne lui est épargné, un procureur intérieur increvable l’attaque à la moindre occasion :
Le lave-vaisselle n’est pas vidé ? Fainéante !
Une erreur dans ton document ? Manque de rigueur !
Ta déclaration d’impôts pas commencée ? Tu procrastines tout, c’est incroyable !
Ton enfant pleure maintenant ? Tu n’as pas été juste avec lui.
Ta collaboratrice est partie avant la fin de sa période d’essai ? Evidemment, tu ne l’as pas assez accompagnée, c’était couru d’avance.
Etc.
On le voit, chaque situation donne l’occasion de se culpabiliser davantage, comme si était possédé par ce procureur virtuel, dans un dossier 100% à charge.
Peut-être avez-vous été marqué(e), jeune, par ces paroles d’une chanson bien connue ?
“… tu vas avoir si froid, c’est un peu à cause de moi” chante l’enfant au Père Noël (et il a raison, ce vilain gosse qui a “commandé” des cadeaux à ce pauvre vieux barbu qui doit traverser des étendues glacées sans moteur ni toit à son traineau).
Quel antidote à la culpabilité “Perpète” ?
- Se demander où on met la barre. Les perfectionnistes passent souvent en-dessous de la barre qu’ils ont positionné… bien trop haut pour un humain. Ceux qui se sentent en dette également, puisqu’ils ne parviennent pas à reprendre leur liberté, ils doivent encore et encore payer (syndrome du parent séparé qui cherche toujours à se faire pardonner de ses enfants pour avoir bouleversé leur vie en partant).
- Il est possible que nous soyons aussi victime d’un trauma en lien avec la culpabilité, qui nous empêche de prendre du recul avec cette émotion. Ayant vécu une culpabilité cuisante, notre CulpaRadar sonne à tout bout de champ, pour nous protéger de la grande faute, ce “Maxima Culpa”.
- Et enfin, il peut être intéressant d’observer son langage, et comment il nourrit la “bête” (la culpabilité) : si vous dites très souvent “désolé”, “pardon”, “j’aurais dû”, “je n’aurais pas dû”, vous distillez des vitamines à votre culpabilité qui grandit chaque fois.
Et si vraiment vous voulez vous taquiner un peu, cherchez mieux, dans les heures qui viennent de passer, il y a sûrement une faute que vous avez commise, un manquement que vous n’aurez pas vu, un léger tort à un tiers que vous aurez minimisé, cherchez vraiment !
5. La culpabilité Bouclier :
je culpabilise parce que c’est moins coûteux que de ressentir autre chose
Cette 5e façon de culpabiliser est particulière. Ici la culpabilité joue le rôle de protection, pour échapper à des émotions encore plus difficiles à vivre.
La première, c’est la colère. S’il vous est difficile de vous mettre en colère contre quelqu’un ou un groupe de personnes, vous pouvez ressentir de la culpabilité (ou colère contre soi) à la place.
La seconde, c’est l’impuissance. Plutôt coupable qu’impuissant : je culpabilise parce que l’idée de ne rien contrôler est encore plus douloureuse. En effet, il est parfois très angoissant de ne pas contrôler une situation, une relation, ou de n’avoir aucune explication à un événément. Notre cerveau, dans son besoin de contrôle, peut alors fabriquer une histoire moins angoissante, dans laquelle nous aurions une influence sur les événements, quitte à payer le prix de la culpabilité. Il s’appuie sur un biais cognitif, celui de l’illusion de contrôle.
Une belle formule de Jean Cocteau illustre ce mécanisme :
“Puisque ces mystères me dépassent, feignons d’en être l’organisateur.” Les mariés de la Tour Eiffel, Jean Cocteau, 1929
NB : il arrive aussi que la culpabilité exprimée nous serve à éviter le reproche ou l’attaque. Mais il s’agit alors non pas d’une culpabilité ressentie, mais affichée pour manipuler l’interlocuteur.
Quel antidote à cette culpabilité Bouclier ?
En fait, peut-être vaut-il mieux ne pas y toucher, puisqu’elle nous protège.
A la rigueur, se demander de quoi elle nous protège, chaque fois qu’elle nous paraît en décalage avec notre contribution réelle aux situations.
Ces 5 manières peuvent bien sûr se cumuler, voire parfois dans une même situation ! Nous sommes des êtres bien complexes.
Conclusion :
La culpabilité, émotion mixte et sentiment souvent persistant, c’est complexe ! Pour finir, quelques pistes en vrac :
– Vérifier que ce sont mes valeurs qui me font me sentir coupable, parfois je culpabilise parce que j’essaye de coller aux standards de mon groupe qui ne me conviennent pas tant que ça.
– Il existe aussi une origine religieuse à la culpabilité. Mea culpa par exemple vient de la démarche de confession de ses fautes dans la religion catholique. On parle aussi de culpabilité judeo-chrétienne.
– Et plus on culpabilise facilement plus on risque de se suradapter, c’est-à-dire faire fi de ses propres intérêts et besoins pour se conformer aux attentes des autres.
Tiens, pour en savoir plus je m’en vais lire Résister à la culpabilisation de Mona Chollet dont on m’a dit le plus grand bien.
Bienvenue à vos commentaires, ajouts, anecdotes…








