Aversion au risque : la peur en copilote

Qu’est-ce qui fait la différence entre quelqu’un qui entreprend facilement, prend des décisions sans avoir tous les paramètres et quelqu’un qui retient son geste quand il y a un risque ? Certains parlent d’aversion au risque : c’est grave, docteur ? Où l’on découvre que la peur est une passagère parfois encombrante, qui peut devenir une bonne alliée sur le siège du copilote.

Je croise parfois des managers dont d’autres disent qu’ils sont “risk-averse” : en français, qu’ils ont une aversion au risque – et c’est parfois présenté comme une maladie ou un défaut de fabrication.

De quoi s’agit-il ?

L’aversion au risque : c’est grave, docteur ?

Le terme est utilisé en économie et dans le domaine de l’investissement financier, où il qualifie le type d’investisseur prudent voire frileux, qui choisit l’option présentant le moins de risque, comme un placement au capital garanti.

Dans le quotidien professionnel, il s’agit d’une propension à ne pas prendre de risque pour soi, son équipe, sa carrière, ou l’entreprise. Une attitude face à la vie qui tient à de multiples paramètres, de la confiance en soi à l’éducation en passant par les expériences passées et le contexte actuel.

Point commun entre la prudence en finance et en gestion de carrière ou en management : c’est comme si ces personnes voyaient plus de panneaux “danger” que les autres, ET qu’elles s’arrêtaient ou se détournaient à cette vue. Ont-ils des radars intérieurs plus sensibles, et un mode sécurité qui s’active trop facilement ?

Bien évidemment, le terme en lui-même est normatif : celui qui agit avec grande prudence ne parle pas, lui, d’aversion au risque, mais de sécurité, de réalisme ou encore de sagesse ! Question de point de vue.

Plusieurs des managers que j’ai entendu (se) qualifier de cette caractéristique, étaient simplement plus prudents que la “norme” de l’entreprise ou du service où ils évoluaient. Dans un grand groupe où étaient promues l’Audace et l’Initiative comme valeurs essentielles, ces managers se trouvaient en décalage parce qu’ils… réfléchissaient (plus que nécessaire ?) avant de prendre une décision.
Sueurs froides et nuits blanches :

  • Dois-je recruter ce candidat plus compétent que moi et qui semble très ambitieux ?
  • Puis-je toucher un mot de la réorganisation à venir à ce chef de service ou risque-t-il de tout dire à l’équipe ?
  • Est-ce qu’il est raisonnable de ne plus assister aux réunions de pilotage où je suis spectateur ou bien risque-t-on de me mettre à l’écart ?

Et parfois, leur contexte ne leur permettait pas de prendre facilement des risques : une mauvaise décision leur aurait été reprochée (quand bien même, parfois, ils seraient invités à faire preuve d’audace… )

« Soyez audacieux… mais sans vous tromper ! »

Alors où bascule-t-on de la prudence à l’aversion au risque ?

Commençons par décoller l’étiquette qui colle un peu rapidement un air pathologique à la prudence.

Nous sommes tous le Monsieur ou Madame Timoré.e de quelqu’un d’autre ! Question de référentiel et de perception.

A la tête de leur PME, Stéphane et Axel s’écharpent. Le premier pense qu’il faut lancer le nouveau produit sans avoir terminé tous les tests (« et on verra les retours du public »), le second freine des quatre fers (« trop risqué, si nous décevons le public il ne reviendra pas »). Stéphane est représenté à gauche sur la photo, et Axel à droite… ==>

La place laissée à la peur

L’aversion au risque, ou la grande prudence, ne désigne pas tant la capacité à percevoir un risque possible, que la réaction qui s’ensuit. Etymologiquement a-version signifie « se détourner de » : l’aversion au risque est donc une réaction forte, faite de répugnance et de peur. Tout sauf prendre un risque !

Quand une personne focalise sur l’information “danger” qu’elle perçoit, il arrive qu’elle voie rouge et prenne la fuite sans demander son reste, renonçant à son projet initial.

Au passage, elle n’a pas toujours considéré de près le panneau :

Que signale-t-il, de quel danger parle-t-il ? Est-il d’actualité ?

La connaissance plus précise du danger, par l’objectivation du risque, pourrait ouvrir la voie à un risque calculé, un risque pris en étant préparé.e à rebondir s’il se concrétise, ou dans lequel nous acceptons une perte possible.

Un exemple :

Alek est manager au siège d’une grande banque et depuis quelques années il a le sentiment de stagner à son poste. On lui a proposé successivement deux évolutions, qu’il a refusées. La raison ? Dans les deux cas il serait amené à diriger un département, ce qui implique des prises de parole devant des équipes élargies, et Alek a un “gros problème de prise de parole” dès qu’il doit parler devant plus de 10 personnes. Et puis, à son poste actuel il se sent légitime grâce à ses compétences techniques, mais sur quoi reposerait sa légitimité dans un tel poste ?
Alek se définit lui-même comme prudent dans la construction de son parcours professionnel. Plus il se rassure avec ses acquis, moins il se sent capable de les remettre en jeu, comme on miserait au poker ses gains des parties précédentes.

Ainsi Alek voit-il des dangers (prendre la parole devant un département, être moins légitime dans un poste nouveau etc.) auquel il préfère ne pas penser en détail, ce qui l’empêche de réfléchir à comment s’en prémunir ou les déjouer. Il préfère donc décider de ne pas bouger.

Et il y a autre chose : la vision du danger, tel un vertige, lui fait oublier le potentiel prix qu’il paye en limitant ainsi son évolution – prix personnel, qu’il convient de questionner, car peut-être est-il insignifiant pour Alek, c’est en tout cas à vérifier.

Car bien sûr, il est aussi risqué de ne prendre aucun risque !
“Petit risque, petit gain” dit-on, et “qui ne tente rien n’a rien”.

Peur / Motivation ou le rapport bénéfice – risque

A propos de gain, peu de personnes prennent un risque sans l’espoir d’un bénéfice à la clé – à part les amoureux d’adrénaline.
Connaissez-vous beaucoup de gens qui s’essaient au salto arrière ? (Si le sujet vous intéresse, voici le TedX d’un spécialiste : “The Art of Letting Go… of the Floor”).
“Très peu pour moi” dit-on face à une proposition qui comporte des risques évidents et des bénéfices flous ou hasardeux : le risque paraît alors inconsidéré.

C’est une question que je pose régulièrement en coaching, notamment dans l’entretien de cadrage d’un accompagnement surtout quand il souhaité par la hiérarchie : Monsieur Y, on vous invite à prendre davantage d’initiatives et faire des propositions à votre direction, vous dites que cela vous sort de votre zone d’expertise, et je me demande ce que cela vous apportera en retour ? Qu’en pensez-vous ?

Nous pesons le rapport bénéfice-risque pour décider de prendre un risque.
Exemples :

  • Je valide la période d’essai de ce candidat atypique parce qu’il peut apporter beaucoup à l’équipe sur une expérience complémentaire, et j’apprendrai à le gérer, même si l’aventure me réserve des surprises.
  • Je me libère des réunions de pilotage, gagnant un temps considérable, en me promettant de prendre suffisamment d’information pour ne pas être mis sur la touche, et en acceptant la possibilité d’être à l’écart des décisions.

La peur en copilote : ralentir, estimer, préparer, agir

Celui qui se pense trop prudent envie peut-être le fonceur qu’il voit agir sans se poser de questions.
Chacun son tempérament… chacun ses peurs, aussi. Nous ne les choisissons pas, nous ne pouvons les bâillonner (ou alors avec un coût émotionnel et physique).

Alors autant les apprivoiser quand elles s’invitent et en faire des alliées, des forces supplémentaires.

La peur nous amène souvent à fuir ou combattre, quand elle ne nous paralyse pas. Pourtant elle a parfois une autre fonction, celle de nous faire ralentir pour sécuriser notre course… avant d’accélérer à nouveau.

Quelle chance de percevoir les dangers à l’avance, au lieu de peut-être les heurter à pleine vitesse !

La peur devient une alliée précieuse si l’on sait l’asseoir à la place du copilote au lieu de lui laisser le volant (garantissant un demi-tour dare-dare), ou encore de la mettre dans le coffre, et qu’elle fasse un bruit du diable mettant en péril notre conduite… et nous obligeant à nous arrêter en route.

Prendre sa peur comme copilote, c’est écouter ses indications puis décider en fonction.
C’est ralentir, rouler moins vite sans forcément s’arrêter, et estimer le danger, puis trouver les réponses adéquates.

Exemple :

Renaud a vécu un burn-out après une expérience difficile avec un manager très dur. Après une longue période d’arrêt et un accompagnement à la reprise, il est à nouveau en poste, mais gère très différemment. Désormais, il a ses garde-fous (horaires, charge de travail), son système d’alerte (dès qu’un échange avec un collègue ou hiérarchique se durcit, il prend du recul et se positionne), ses filets de sécurité (quelques bonnes oreilles identifiées dans l’organisation auprès de qui il peut relâcher la pression et trouver du soutien).
Renaud sait désormais sécuriser sa vie au travail, il est devenu expert des dangers qui peuvent altérer son intégrité et maître dans l’art de les déjouer… ce qui lui permet de prendre le risque de retravailler à plein temps.

Entre l’évitement du danger et la bravade qui pousse à foncer, il y a la prise de risque calculée.

Se préparer pour parer

Face à plusieurs risques, nous pourrions ainsi nous demander,
non pas “Quel est le plus terrible et quel est le moindre ?”, ou “Comment me donner toutes les garanties?”, ce qui revient à vouloir que le risque ne se réalise pas,
mais “Comment pourrai-je faire face à tel risque, avec quelles ressources ?”, en intégrant l’hypothèse qu’il se réalise.

Revenons à Alek et ses options :
A – renoncer à toute promotion qui implique de parler devant des grands groupes et/ou de se sentir moins légitime qu’aujourd’hui en tant que manager
B – accepter une telle promotion
C – trouver une autre évolution qui le préserve des risques sus-nommés

Pour bien évaluer ses choix, nous pouvons proposer à Alek de mesurer le risque (ou prix à payer)
– de l’option A, en apparence sécuritaire, mais à long terme ?
– de l’option B, concrètement ?
– de l’option C si elle existe,

Et pour chaque risque, d’identifier comment il pourra faire face ou rebondir.

Vu comme ça, Alek se dit que l’option A paraît plus risquée qu’il ne pensait (stagner, arriver à la cinquantaine, devoir se replier sur l’expertise alors qu’il n’en a pas envie…)
et que l’option B comporte un risque d’inconfort, d’émotions difficiles (peur, panique, humiliation) mais un risque potentiellement payant s’il sait apprivoiser sa peur de la prise de parole.

Le prix à payer d’un côté (renoncements, frustrations) est à mettre en balance du prix de l’autre (risque, effort etc.)

Au-delà de la prise de parole, un nouveau risque est apparu à Alek : celui d’une prudence qui appelle la prudence, et le limite de plus en plus dans ses choix alors qu’il aura sûrement besoin, un jour, de faire preuve d’audace pour rester “employable” dans un secteur qui évolue rapidement.

Le goût du petit risque… et plus si affinité

Alek a raison, plus nous prenons des risques (calculés), plus nous apprivoisons la notion de risque et plus nous nous sentons capables de faire face, ce qui nous porte à prendre plus de risques et à en relativiser le degré.

Inversement, chaque fois que je fais un choix prudent, je m’envoie le message que je suis fait pour la prudence et pas capable de prendre un risque; risque qui me semble alors, toujours aussi risqué.
Prudence est mère de Sûreté, dit-on, mais elle engendre Précaution et Réserve.

Pour amorcer un cercle vertueux, prendre un petit risque, avec un enjeu modéré,
peut permettre de s’enhardir en prenant un risque un peu plus grand, comme l’enfant qui grimpe sur le rocher, plonge d’une hauteur d’1 mètre, gagne en confiance, plonge de la ligne des 2 mètres, puis de 3. Le risque est réduit par l’expérience de réussite, mais aussi, par l’expérience de prise de risque elle-même.

Et rien n’interdit de prévoir des voies de sortie, des demi-tours tardifs quand on prend un risque !

« Demi-tour à 300m du refuge »
L’histoire se passe en Italie il y a quelques années, et rappellera sûrement des souvenirs à bien des skieurs de randonnée. Un groupe part en randonnée itinérante vers 5h du matin avec skis et peaux de phoque. Ils progressent pendant 6 heures, et au passage du dernier col, à quelques centaines de mètres du refuge d’arrivée, le chef de course découvre une plaque de neige, dite « plaque à vent » qui mérite d’être vérifiée, car les skieurs doivent la traverser de manière longitudinale et elle surplombe des barres rocheuses ce qui proscrit la moindre glissade.
Le groupe s’encorde. Le chef de course puis un autre skieur vont chacun leur tour tester la plaque, et après réflexion le chef de course prend la décision : il n’est pas sûr que la plaque tienne suffisamment, il décide donc que le groupe fera demi-tour… après 6h de course et à 10 minutes de l’arrivée. Frustration et déception dans le groupe, mais décision irrévocable du leader qui rappelle alors l’adage :
“ Je préfère être un vieil alpiniste qu’un grand alpiniste”
Le risque ainsi évité (que la plaque à vent ne cède avec des conséquences mortelles) révèle un autre risque qui a été pris et accepté très en amont, celui de peut-être faire demi-tour tout près de l’arrivée après 6h de course, avec 6h retour jusqu’au refuge le plus proche.

 

A vous !
Et vous, comment prenez-vous (ou ne prenez-vous) pas des risques ?
Que ne risqueriez-vous jamais, par exemple ?

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