J’ai loupé la saison du gardenia (apprécier ce qui se fait rare)

L’autre jour, en regardant mon jasmin sous la pluie d’automne, je repensais au jasmin qui sentait si bon sur les murs de la ville, en juillet. Un enchantement qui traversait même les boulevards et faisait tourner la tête, dans tous les sens du terme : mais où est-il ? Les yeux cherchent, guidés par le nez… ah, le voilà ! Tout une ribambelle qui habille la grille de cet immeuble. S’approcher et s’enivrer tout près des fleurs blanches, s’en émerveiller… Aaahh, mais comment la Nature fait-elle de telles merveilles ?

J’ai repensé à ce jasmin et immédiatement, le flash ! Ooooh, le gardenia… Depuis près d’un an je voulais acheter un gardenia en fleurs, après avoir découvert cette autre merveille. Mais prise par bien des projets avant l’été, j’ai manqué sa floraison cette année. Ce qui signifie… que je dois patienter de longs mois avant d’avoir à nouveau cette opportunité.

Quand le monde échappe à notre volonté

Comme la floraison du cerisier du Japon qui me ravit chaque année, dans une cour près de chez moi. Il fleurit quand c’est son moment et ne resplendit que quelques jours… et encore, si aucune grosse averse ne vient le décoiffer de ses pétales roses !

Comme les mirabelles, dont la pleine maturité ne court que sur quelques jours, après, c’est fini, pas comme la pomme qui se conserve, ou la fraise sous serre qui n’a plus de saison, “mabonn’dame”.

Et l’étoile filante, au mois d’août, dans un ciel bien noir ? Souvent on n’en perçoit que le sillage, la persistance rétinienne d’un éclat déjà disparu.

Ou encore, ce chevreuil pétrifié, ses grandes oreilles pointées vers le promeneur comme des radars vers l’espace. Il était là l’instant d’avant et le voilà disparu, volatilisé. Aussi bien, nous aurions pu ne même pas l’apercevoir.

Comme avec tout ce qui est saisonnier, passager, éphémère, furtif, imprévisible, incontrôlable, mon envie de fleurs de gardenia devra attendre… Vraiment ? Pas moyen ?

Ce n’est pas quand je veux

Cela me fait penser à cette publicité pour une carte bancaire il y a quelques années :
“Certaines choses ne s’achètent pas, pour tout le reste il y a MasterCard”

N’aurions-nous pas pris l’habitude de ce “tout le reste” ? A force de tout avoir en un clic : une réponse, une solution, un produit, un service, que se passe-t-il quand la nature nous taquine, avec ses floraisons une fois l’an ? “Tu l’as loupé, patiente donc, allez !”

Un léger vertige m’a saisie sur le coup, en comprenant que les fleurs blanches du gardenia m’étaient inaccessibles avant de longs mois, enfin… à moins de prendre un avion pour aller le rencontrer dans une autre saison, quelque part sur le globe. Mais les humains ne font plus ce genre de chose, n’est-ce pas ? ;)

Vous connaissez peut-être ce dialogue du Petit Prince avec le Roi.

“– Alors mon coucher de soleil ? rappela le petit prince qui jamais n’oubliait une question une fois qu’il l’avait posée.
– Ton coucher de soleil, tu l’auras. Je l’exigerai, dit le Roi. Mais j’attendrai, dans ma science du gouvernement, que les conditions soient favorables.
– Quand ça sera-t-il ? s’informa le petit prince.
– Hem ! hem ! lui répondit le roi, qui consulta d’abord un gros calendrier, hem ! hem ! ce sera, vers… vers… ce sera ce soir vers sept heures quarante ! Et tu verras comme je suis bien obéi.”
Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince (1943), Chapitre X

Seul Thomas Pesquet dans l’ISS peut voir plusieurs couchers de soleil par jour.

La magie particulière de l’éphémère et de l’indomptable

Et c’est bien la magie de ce qui nous échappe, qui se laisse seulement observer ou savourer pour qui se présente au bon moment, les yeux tournés dans la bonne direction.

Par exemple ce moment où une personne que vous accompagnez prend en main sa destinée et pose un acte fort. Ou quand votre enfant est tout à coup un peu différent d’hier, il a grandi, changé, mais c’est déjà fini, vous vous habituez à son nouveau visage. Chez mon frère dans les Hauts-de-Seine, au dernier étage d’un haut immeuble, d’immenses oiseaux migrateurs passent chaque année dans un beau vacarme, mieux que le défilé du 14 juillet. Mais personne ne peut dire quel jour et à quelle heure se jouera ce spectacle, qui dure chaque fois quelques minutes.

Pour certains, ce sera le compliment annuel de leur N+1, avare en fleurs et en lauriers, mais qui ce jeudi, 14h12, à la pause café, a lâché sans réaliser la valeur de ses paroles : “Tu sais, je trouve que tu as vraiment fait une belle année.” Et c’est déjà fini, espérons que vos oreilles étaient grandes ouvertes et votre coeur disponible pour attraper cette fleur rare et la garder en vous.

Pour tout le reste, rendez-vous dans un an, ou plus tard peut-être.

Et vous ? Quels sont vos “fleurs de gardenia” ?

(En écrivant ce billet, je suis allée vérifier la floraison du gardenia : mai à octobre ! Ainsi j’aurais alors pu me “rattraper” en septembre, mais trop tard, et c’est ainsi.)

3 Commentaires

    • Anne S sur 5 janvier 2022 à 21 h 20 min
    • Répondre

    Bonjour Karne et mes meilleurs vœux pour l’année 2022.
    Quelle délicatesse dans ces descriptions.
    Ces instants où le temps semble s’arrêter pour que nous puissions en profiter. C’est à nous de les cultiver car à chaque fois nous sommes remplis de joie, de sérénité et d’amour de la vie.
    Que durant cette année nous puissions être attentif à nous même et aux autres et nous donner de la gratitude!

    • Rémy Jourdan sur 21 décembre 2021 à 17 h 24 min
    • Répondre

    Joli billet :-)
    Et vous Karine, qui aimez à la fois le jasmin (lequel, d’ailleurs ?) et les gardénias… connaissez-vous cette fleur devenue quasi introuvable: la tubéreuse ?

    1. Bonjour Rémy et meilleurs voeux ! Eh non je ne connaissais pas la tubéreuse, je la chercherai car elle semble très odorante elle aussi ;)

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