Démocratie intérieure et putsch : comment on décide parfois sans se concerter avec soi-même !

Nos processus de décisions nous échappent en partie. Même quand nous croyons faire un choix conscient, il nous arrive d’être embarqué par une facette de notre personnalité : l’Impatient, Celui qui s’adapte, Celui qui veut faire plaisir… Cette forme de putsch met à mal notre démocratie intérieure, en niant nos autres besoins, jusqu’au retour de bâton. Voyons un peu comment nous nous jouons ce genre de tours, et comment y remédier.

“Mais… Qui a signé ça sans mon accord ?!”

Imaginez… Vous découvrez que quelqu’un a signé à votre place, donnant votre accord et vous engageant pour quelque chose qui ne vous convient vraiment pas. Ce serait très désagréable, non ? Voire révoltant. Mais quel culot !

Heureusement un tel scandale n’arrive que rarement… enfin, dans notre relation avec les autres, en entreprise, des règles sont posées à cet égard. En revanche, dans notre relation avec nous-même, nous ne sommes pas toujours le chef dans nos propres décisions.

Vous êtes-vous déjà demandé “Mais qu’est-ce qui m’a pris de dire OUI ?”, pas parce que la suite de l’histoire, imprévisible, vous a fait regretter d’avoir donné votre accord, mais parce qu’au fond vous saviez depuis de début que ce n’était le meilleur choix pour vous ?

Prenons un exemple.

Bruno est frustré ce matin car il n’avance pas sur son dossier de fond, dont l’échéance approche. La raison ? Il vient de passer plus d’1h à relire dans les moindres détails la présentation d’une collègue qui a sollicité son oeil expert. Flatté et ravi de rendre service, Bruno (enfin, une partie de lui, nous allons y venir) s’est empressé de dire oui, au mépris de son agenda surchargé et de sa fatigue en ce mois de janvier.

Sur le moment, c’était un oui fluide, évident, comme un cadeau qui ne coûte rien (aucune raison de refuser ce coup de main) Et maintenant qu’il en paye les conséquences, Bruno enrage. “Mais qu’est-ce qui m’a pris ? Me voilà à prendre du retard sur mon dossier important, juste pour rendre service…” En fait, Bruno enrage d’autant plus qu’il ne peut s’en prendre qu’à lui-même : il sait, au fond de lui, que ce “Oui” n’était pas juste pour lui, qu’il risquait de le contrarier autant qu’il ne satisfaisait son besoin de rendre service. Et pourtant, il a dit oui.

Nos contradictions : plusieurs voix s’opposent en nous

On le voit dans cet exemple, nous ne sommes pas toujours d’accord avec nous-mêmes. Bien sûr, il arrive que nous changions d’avis d’un moment à l’autre. Mais souvent, c’est un autre phénomène qui nous joue des tours : une partie de nous décide pour nous, pendant que notre conscience est occupée à autre chose.

Reprenons notre exemple. Au moment où sa collègue lui a demandé ce service, Bruno a ressenti plusieurs choses, comme si plusieurs voix s’exprimaient en lui, au moins deux, comme l’ange et le démon perchés sur l’épaule des personnages de dessin animé :

  1. la première voix était ravie de le voir sollicité comme expert, et lui a dit “Dis ouiii !! Aide-la” !”
  2. une deuxième voix a tenté de le retenir “Euh… tu es sûr, là ? ça va te prendre des plombes, et tu as vraiment autre chose à faire. Dis-lui qu’elle se débrouille !”

Manifestement c’est la première qui a emporté le morceau. Et voilà Bruno engagé.

Que s’est-il passé ? Nous sommes des êtres complexes et il serait illusoire d’être en pleine conscience à chaque instant de tout ce qui nous anime. Au moment où Bruno a dit oui à sa collègue, une partie de lui l’a influencé, elle a pris les commandes et piloté comme si elle était seule. Elle avait d’excellentes raisons, le problème, c’est que précisément elle n’est pas seule à bord : à côté de cette facette très serviable qui aime se montrer utile, Bruno a au moins une autre facette qui se manifeste ce matin, celle qui veille sur ses intérêts personnels.

L’effet boomerang d’une décision unilatérale

Quand nous prenons des décisions qui sont guidées par une seule de nos facettes sans concertation avec les autres, nous prenons le risque d’un effet boomerang. Isabelle Demeure, auteure de Faites les bons choix avec le Dialogue intérieur, parle de “retour de bâton” :

“Je prends une décision sans réfléchir, sur un mode automatique et un aspect de moi que je n’ai pas consulté vient à se manifester, en remettant en cause mon choix de manière violente.” (1)

Et c’est ce qui se passe ici pour Bruno.

A l’inverse, qu’est-ce que ça donnerait, une décision concertée ? Un exemple : un ami vous invite à dîner et vous êtes contrarié car vous auriez préféré vous promener au grand air. Mais vous savez que cet ami sera déçu si vous refusez. Une décision équilibrée, ce serait de lui proposer de vous balader ensemble avant ou après le dîner, pour satisfaire ainsi à la fois votre envie de faire plaisir à cet ami, et votre besoin de prendre l’air. Mais nous n’avons pas toujours la lucidité, ou la capacité de prendre ce type de décision.

A chaque instant, un choix possible pour revenir ce qui nous convient

Concrètement, la voix du “Non” se fait entendre plus fort ce matin (“tu vois je t’avais dit de ne pas t’embarquer là-dedans !”), et pourtant Bruno continue à corriger la présentation de sa collègue, diapo après diapo, 45, 46, 47…
En effet, peut-être qu’une 3e voix est entrée dans la mêlée et fait équipe avec la voix du “Oui”. Cette voix c’est celle qui lui dit “Tu t’es engagé, tu vas au bout, tu ne vas pas lui faire faux-bond”. C’est une voix jusqu’au-boutiste, à laquelle nous pourrions répondre qu’il est possible de se rendre utile ET de ne pas tout sacrifier au passage.

Car un choix s’offre à chaque moment, comme si chaque geste valait réengagement ou retrait de l’engagement. Bruno pourrait à cet instant écouter la voix du “Non” et trouver un compromis : ne corriger qu’une partie, corriger l’important et ne pas passer de temps sur la présentation graphique – ah oui, j’oubliais qu’il y a aussi dans cette histoire, une 4e voix, celle qui clame “Ce serait quand même plus joli si tout était bien aligné”, qui parle un peu fort et oblige Bruno à ajuster toute la mise en page que la collègue a fait à la va-vite, ce qui rallonge son supplice.

Se connaître pour équilibrer sa démocratie intérieure

Toutes ces voix ont du bon à nous apporter. Même s’il est vrai que cela n’apparaît pas toujours au premier coup d’oeil. Le problème survient quand nous n’en écoutons qu’une et que les autres protestent.
Comment faire alors ? Prendre conscience de sa propre complexité, de ses contradictions qui sont une démocratie intérieure, et utiliser ses émotions pour naviguer dans ses propres décisions. Et faire des choix plus justes pour soi-même.

Quelques exemples :

Vous managez un collaborateur en période d’essai, il ne progresse pas suffisamment et s’implique assez peu : votre chef vous dit de ne pas valider son CDI. Mais vous êtes tiraillé, c’est un jeune, il a eu du mal à trouver ce poste, il est très motivé… En prenant du recul, vous réalisez que vous avez souvent cette tendance à jouer les sauveurs (LIEN) et que vous vous faites ici embarquer par ce côté de vous, sans écouter vos autres facettes dont l’Exigeante qui pense qu’on doit attendre bien plus d’un collaborateur, surtout au prix où il est payé.
Après dix relectures / améliorations d’un email que vous adressez à un client, vous constatez qu’il est déjà grand temps de plier boutique et de rentrer chez vous. Votre côté Perfectionniste ne vous lâche pas, et c’est votre Pragmatique intérieur qui vous tire d’affaire en vous disant “Hé… Tu as assez relu ce message, il peut toujours être encore amélioré, mais le client le lira en 30 secondes, est-ce que ça vaut la peine d’y passer ta soirée ?”
Malgré votre agenda chargé et votre aversion pour ce type de réunion, vous avez accepté d’assister à l’assemblée générale de copropriétaires dans votre immeuble, où vous venez rarement, ce qui vous a été reproché cette année. La chaise est inconfortable, les 2 copropriétaires les plus pinailleurs sont présents et donnent le ton : au bout de 30 minutes, vous en êtes toujours au premier point de l’ordre du jour. Vous avez tout le temps de ruminer sur la manière dont votre facette qui s’adapte pour être apprécié, vous coûte cher. Quelle partie de vous pourrait lui donner la réplique pour mieux vous équilibrer ? Celle qui préserve votre temps précieux ? Cette qui accepte de déplaire et vous dit de penser à vous d’abord ?

La prochaine fois que vous sentez monter la frustration, la colère, parce qu’une situation ne vous convient pas mais que vous vous sentez engagé, demandez-vous :

  • quelle partie de moi m’a mené(e) à cette situation en disant oui ?
  • quelle voix parle le plus fort maintenant ?
  • quelle place faire à celle qui s’indigne “mais tu as signé ça ? Et tu persistes, en plus? Vraiment je ne te comprends pas…” ?

Conclusion :

Notre entourage, nos interlocuteurs prennent parfois des positions qui reflètent nos différentes facettes. En écoutant les points de vue de ceux qui nous entourent, nous gagnons en conscience de notre propre pluralisme. Mais surtout, nos émotions sont précieuses pour repérer et empêcher à temps une décision non concertée, ce fameux putsch d’une partie de nous qui s’apprête à décider pour tout le monde. Il est encore temps d’arbitrer pour un Oui ou un Non, ou encore, un choix assorti de conditions (Oui, si…) !

Et vous, quelle partie de vous a tendance à faire des choix qui ne vous conviennent pas vraiment ? Celle qui s’adapte aux autres ? Celle qui fait plaisir ? L’Impatiente ? ou encore celle qui se sent responsable de tout ?

Partagez vos réactions en commentaire !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Copy link
Powered by Social Snap