Agir avec efficacité : leçons sur un voilier

Vue aérienne de la baie de Cavalaire, schéma du bateau et de la véliplanchisteQuelques aventures à bord d’un voilier m’ont inspiré cet article sur le thème de l’action. Comment agir efficacement dans une situation nouvelle, quand l’enjeu nous mobilise ? Quelle place prendre, quel rôle jouer, comment solliciter de l’aide ? Notre première idée pour résoudre la situation n’est pas toujours la meilleure…

A bord d’un voilier, il se passe toujours un tas de choses pas prévues : le vent se lève, bascule, ou tombe ; les bouts (cordages) s’emmêlent ou se coincent ; les équipiers qui se pensaient le pied marin, ont finalement le mal de mer ; ce mouillage que l’on pensait abrité, se révèle très roulant (le bateau oscille en raison de vagues par le travers). Bref, ces semaines de croisière sont pleines de surprises !

Parmi ce nombreux imprévus, deux événements m’ont invitée à réfléchir cet été sur la manière dont nous agissons pour résoudre une situation. Une véliplanchiste en détresse qui appelait à l’aide, tout d’abord ; puis la quête d’une casquette tombée par-dessus bord.

Porter secours, ou mobiliser la bonne personne ?

Mois d’août, baie de Cavalaire en Méditerranée. Notre bateau est à l’ancre à quelques encablures de la plage où nous attendent d’autres membres de la famille qui passent leurs vacances à terre. Nous préparons l’annexe gonflable, installons son moteur pour aller chercher frère, belle-soeur et nièces sur le ponton. Le premier aller-retour se passe sans encombre malgré une mer un peu agîtée. Retrouvailles à bord de notre voilier, tandis que l’annexe repart chercher les derniers membres restés sur le ponton.

A cet instant, j’entends crier « à l’aide! » dans mon dos, du côté du large. Je me retourne et vois, à 50 mètres environ, une dame agiter les bras. Elle nous crie à nouveau « à l’aide, s’il vous plaît. » La voix n’est pas forte et un instant j’ai du mal à y croire. Mais le « s’il vous plaît » lève toute ambiguïté.  Il faut agir vite. Cette femme semble en difficulté. Elle est à quelques mètres d’une planche à voile, vraisemblablement la sienne, il semble qu’elle s’en soit détachée (pour ne pas dériver avec ?) Nous lui faisons signe que nous avons entendu son appel.

Comment aider avec les « moyens du bord »

bouée fer à cheval pour bateauNous estimons la situation et cherchons la meilleure option :
– lui lancer notre bouée de sauvetage ? Non, nous sommes sous le vent de la véliplanchiste, la bouée dérivera en s’écartant de sa direction
– sauter et nager jusqu’à elle ? Trop risqué avec le vent, les courants, et puis nous ne nageons pas assez bien pour ramener une personne. Ce serait risquer un sur-accident, comme disent les sauveteurs.

Nous sentons l’urgence, un fort stress nous a gagnés, d’autant que la femme crie « je n’arrive plus à respirer ». Elle est loin de la côte et elle dérive. La mer est agîtée. La solution la plus évidente, c’est de faire revenir l’annexe, l’approcher d’elle, suffisamment pour qu’elle s’y agrippe et peut-être, s’y hisse. Cette solution nous apparaît d’autant plus judicieuse que sur le voilier qui mouille un peu plus loin que le nôtre, le capitaine est en train de descendre à la hâte son annexe pour la mettre à l’eau. Nous crions à la nageuse que du secours va arriver (avec l’idée qu’un soutien moral doit être important dans sa situation, pour tenir le coup).

Schéma approximatif de la situation, en baie de Cavalaire

Laisser faire les professionnels

Il s’est écoulé 1 minute, 2 peut-être depuis que nous avons entendu l’appel, quand nous nous tournons vers la côte et rappelons Tim qui conduit l’annexe. A cet instant, il est proche du ponton, et semble chercher à se stabiliser pour embarquer les autres passagers. Nous crions, sifflons à s’en décoller les tympans, faisons de grands gestes pour lui indiquer de revenir, en montrant qu’il y a un problème au large. Au bout de quelques instants, Tim comprend et revient, moteur à fond (enfin, autant que ses petits 2.5 CV le lui permettent !) Il va dépasser notre bateau, nous lui indiquons la véliplanchiste, il part dans sa direction.

L’annexe n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres de la nageuse, quand un bruit de gros moteur nous parvient depuis tribord : un zodiac énorme déboule depuis la plage, avec à bord un secouriste qui nous remercie d’un signe de la main et fonce vers la véliplanchiste. Quelques instants plus tard il la hisse à bord et récupère sa planche à voile. L’effet est saisissant : c’est comme si ce sauveteur avait eu le temps de finir de boire son café puis était apparu en quelques secondes alors que nous nous étions donné tout ce mal pour agir de notre côté. Nous étions évidemment rassurés de le voir intervenir.

Chacun son métier : mobiliser celui qui sait faire

Fin de l’histoire pour nous, et début de la réflexion, après l’action.

Points positifs :

  • Nous avons évité la bêtise, qui aurait consisté à sauter à l’eau pour tenter de lui porter secours.
  • Et nous avons agi vite, gardé le contact avec la personne en difficulté.
  • Nous avons appelé Tim et son annexe avec une énergie incroyable.

En revanche, à aucun moment nous n’avons pensé aux sauveteurs de la plage ! Alors qu’une baignade surveillée était visible (zone entourée de bouée jaunes) et que les activité nautiques telles que la planche à voile sont souvent associées à une surveillance depuis la côte. Après coup, il était évident que la bonne option, c’était de mobiliser les sauveteurs. N’est-ce pas le premier geste préconisé en cas d’accident ? Il est d’ailleurs fort possible que ce soit nos sifflements, cris et gestes énergiques vers l’annexe, qui les aient alertés. Peut-être que notre voilier, placé comme il l’était, masquait la jeune femme depuis le poste de secours ?

Se concerter pour mieux penser

sauveteur sur la plage

Après réflexion, nous nous sommes agités, pris par le stress, et n’avons sans doute pas eu les gestes les plus efficaces. Le souvenir de parties d’escape game, ces jeux où il faut sortir en moins d’1h d’une salle en résolvant des énigmes en équipe, me fait dire qu’une brève concertation entre équipiers du bateau nous aurait aidé :

  • l’un de nous aurait peut-être demandé « comment prévenir les secours » et nous aurions songé à utiliser la radio du bord
  • ou nous aurions pu téléphoner à l’un de nous, encore sur le ponton, pour lui demander de prévenir le poste de secours sur la plage
  • en dernier recours, l’un de nous, le meilleur nageur, aurait pu nager avec un gilet de sauvetage et la bouée de sauvetage, jusqu’à la véliplanchiste, et nous les aurions tirés à bord grâce au câble qui relie la bouée au bateau.

Au lieu de cela, nous avons voulu agir seuls, pris par deux biais : la « victime » s’était adressée à nous, et nous étions les plus proches d’elle. Elle-même n’avait pas pris la meilleure option en abandonnant sa planche, qui est sa meilleure chance de flotter, et elle n’aurait jamais dérivé que dans une baie très fréquentée, avec de grandes chances d’être secourue. Mais saisi par la peur, chacun fait au mieux.

Conclusion

Dans une situation d’urgence, où quelqu’un nous appelle à l’aide, il est salutaire de se demander (ou de lui demander quand c’est possible) : de quoi cette personne a-t-elle besoin au plus vite ? Puis de se demander qui peut le lui fournir dans les meilleurs délais. Pour agir efficacement, mobiliser son cortex préfrontal en se posant des questions comme « qui, habituellement, intervient dans ce genre de situation? » Si l’on transpose aux situations de détresse au travail, cela revient à contacter les RH, ou à faire intervenir la médecine du travail par exemple.

Suite de cette série prochainement, avec une histoire de casquette flottante…

Crédit photo : Katell-Ar-GowSuivre « Alerte… dans la Baie d’Audierne » (CC) Flickr

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