Avoir raison, pour quoi faire ?

Jeune femme qui argumente à table au restaurantQui aime avoir tort ? Argumenter ou batailler pour faire valoir son point de vue, c’est un réflexe chez beaucoup d’entre nous. L’insistance que nous y mettons parfois peut toutefois questionner. Que protégeons-nous ainsi ? Notre survie est-elle en jeu ? Et quel est le coût de cette lutte ? C’est l’objet de cet article, qui questionne notre propension à brûler beaucoup d’énergie pour avoir raison.

C’est ce moment où quelque chose se tend : le point de vue de votre interlocuteur est différent du vôtre. Ou alors, vous aviez prédit que les choses se dérouleraient d’une certaine manière, et surprise ! cela se passe très différemment (et vous rangez alors dans votre poche la carte “Tu vois, je te l’avais bien dit”.)

Vous avez eu tort. Argh (même si parfois, c’est une bonne nouvelle, au fond). Par exemple, votre collègue manager a promu chef d’équipe l’un de ses collaborateurs, malgré vos conseils : vous connaissez bien ce collaborateur qui était auparavant dans votre équipe, et pour vous, il n’était pas prêt à prendre des responsabilités. Trop jeune, pas assez d’expérience… Pourtant, quelques mois plus tard, tout se passe bien. Votre collègue est ravi de la nouvelle organisation, son nouveau chef d’équipe a pris sa place. Votre prédiction ne s’est pas réalisée : vous aviez tort. Et ce n’est pas très confortable de le reconnaître, de dire “je m’étais trompé”. Peut-être alors trouverez-vous des arguments qui justifient que la situation a changé ou que vous n’aviez pas tous les éléments… quitte à user de mauvaise foi pour prouver que malgré tout, vous aviez un peu raison quand même.

Avoir raison… mais dans quel but ?

Quel but poursuivons-nous quand nous cherchons à avoir raison ? Pensez à ces escalades verbales dans un dîner de famille, ou à la machine à café avec les collègues.
Qu’est-ce qui est en jeu ?

  • Avoir le dernier mot ?
  • Protéger son ego ou son image ?
  • Sauver l’honneur, ne pas perdre la face ?
  • Imposer un point de vue pour mieux contrôler les autres, avoir prise sur les événements ?
  • Protéger quelqu’un ou quelque chose ?

Avoir raison c’est finalement un moyen que nous privilégions, pour obtenir quelque chose. Y en aurait-il d’autres pour atteindre le même but ?

Est-ce que je pourrais par exemple sauver l’honneur dans un échange, sans pour autant avoir raison ?
Serait-il possible de mieux contrôler la relation avec mon chef, sans avoir raison ? (indice : probablement ! Car en renonçant à avoir raison, on accède à des stratégies plus efficaces).

Lutter comme un diable pour défendre sa vérité

Ce qui me frappe c’est l’énergie que nous dépensons pour faire en sorte d’avoir raison. Moi la première ! Tellement l’idée d’avoir tort peut être inconfortable. Voici deux exemples personnels, qui vous parleront peut-être. Ce sont deux domaines dans lesquels il m’est difficile de ne pas “monter au créneau” pour faire valoir mon point de vue.

[encadré] 1er exemple “Ah si ! C’est très important de vivre d’une manière plus écologique”
Depuis quelques années j’ai renforcé mes convictions en matière d’écologie. Ma vision du monde s’est façonnée autour d’idées fortes comme “consommer moins pour moins tirer sur la pompe à ressources planétaires”, réduire son empreinte, moins polluer etc. Convictions qui sont, aujourd’hui, partagées par une partie de la population mondiale (heureusement pour moi ?) Quand mes interlocuteurs partagent ces valeurs, l’échange est fluide. Quand ce n’est pas le cas, par exemple sur la réduction nécessaire du trafic aérien (qui ne fait pas consensus), c’est plus difficile. Si quelqu’un me dit qu’il prend l’avion sans culpabiliser parce que ce secteur ne représente que 3% du bilan carbone mondial, je perds patience… et tente de me rappeler que “c’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt”.

Ce premier exemple montre un besoin de défendre mes valeurs et ma vision du monde, du monde que je souhaite pour demain. Si je laisse dire, c’est comme si je lâchais cette bataille. Je dis souvent “Mais ces gens n’ont pas encore compris”, “Que leur manque-t-il pour comprendre ?” Autrement dit, je suis sûre d’avoir raison ! Je vous rassure, comme Sandrine Roudaut, auteure de l’Utopie mode d’emploi, j’ai appris à prendre du recul sur mon engagement ;)

2e exemple : “Mais… ce n’est pas logique !”
Quand une idée, un argument n’est pas logique, je peux batailler pour le démontrer, ou me sentir très inconfortable avec l’idée de lâcher. Enfin ça, c’était avant : aujourd’hui je parviens à me contenter de ce qui est logique / illogique pour moi, et à laisser l’autre avec sa propre logique. Un exemple récent, je faisais faire à mon fils en CP un exercice autour d’une enquête de la série “l’inspecteur Lafouine”. Il s’agissait de déduire le coupable d’après les paroles de plusieurs suspects. La réponse à l’exercice était “le coupable est Lucas. On ne se baigne pas dans la mer le 25 janvier en hiver ! Tu avais trouvé ?” Et je ne suis pas d’accord, bien sûr ;) Il n’y a qu’à voir ces Anglais prendre leur bain dans la Manche à cette date. L’argument ne tient pas. Vous êtes d’accord avec moi, n’est-ce pas ?

Ce second exemple montre que nous luttons parfois par besoin de préserver la cohérence dans notre environnement. Ou pour garder intacte sa vision du monde et ses représentations, qui sont les piliers de notre équilibre psychologique : tant que ces représentations sont stables, nous avons à quoi nous attendre dans notre quotidien, nous savons comment agir.

Défendre ce qui compte pour nous, préserver la cohérence de notre environnement, il y a encore une troisième bonne raison de batailler pour avoir raison : c’est quand on a beaucoup investi dans une démarche.
Reconnaître qu’on s’est trompé c’est parfois renoncer à tout ce qu’on a investi : nous sommes alors pris dans une escalade d’engagement.

Imaginez que vous vous êtes associé avec un partenaire dans votre domaine, à votre initiative : vous l’avez convaincu de vous suivre. Ensemble vous avez construit avec lui une activité, avec quelques premières réalisations. Mais au bout de deux ans, vous vous rendez compte que votre tandem ne fonctionne pas très bien : votre associé se repose sur vous, sa contribution au développement de l’activité ne vous convient pas (euphémisme) et vous ne parvenez pas à faire changer les choses. Après avoir à peu près tout essayé pour que ça marche, vous envisagez de lâcher. Mais renoncer à ce projet, c’est vous asseoir sur tous les efforts que vous avez consentis depuis deux ans… et ça fait mal.

Au final, vouloir avoir raison, c’est signe qu’on résiste pour préserver notre équilibre : c’est notre principe d’homéostasie qui agit !

Vouloir avoir raison, c’est préserver son équilibre

Et il n’y a pas de mal à préserver son équilibre. En tant qu’êtres vivants nous régulons en permanence ce sur quoi nous avons prise, en fonction des événements, toujours dans un but de conserver notre intégrité physique… et morale.

Ici une question se pose : en quoi précisément le fait d’avoir tort menace-t-il mon intégrité ?
Autrement dit, quel équilibre est-ce que je cherche à préserver en m’assurant d’avoir raison ?

La réponse appartient à la personne, dans son contexte.
Elle pourra alors se demander :
Comment pourrais-je le préserver autrement, même en ayant tort ?

Finalement, chercher à avoir raison, c’est parfois lutter et dépenser beaucoup d’énergie, ce qui pose la question suivante : est-ce que cela fonctionne ? Est-ce que mon insistance paye ? Car je risque de tomber sur des contradicteurs musclés ou habiles, ou encore, des avocats du diable qui prendront un malin plaisir à chahuter ma position.

Alors vouloir avoir raison, est-ce toujours raisonnable ? ombre carrée ou ronde selon la perspective d'éclairage du cylindreD’autant que l’idée d’une vérité ou d’une réalité unique reste discutable dans beaucoup de domaines. Les constructivistes nous ont appris qu’il n’y a pas de réalité absolues, seulement des réalités pour chacun.

« De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité. En fait, ce qui existe, ce sont différentes versions de la réalité, dont certaines peuvent être contradictoires, et qui sont toutes l’effet de la communication et non le reflet de vérités objectives et éternelles. » Paul Watzlawick (in La réalité de la réalité, Seuil, 1984)

“Il faut un haut degré de maturité et de tolérance envers les autres pour vivre avec une vérité relative, avec des questions auxquelles il n’est pas de réponse, la certitude qu’on ne sait rien et les incertitudes résultant des paradoxes.”
(ibid.)

Il avait raison, Watzlawick ;)

Et ce n’est pas Raymond Devos qui lui aurait donné tort :

« On ne sait jamais qui a raison ou qui a tort. C’est difficile de juger. Moi, j’ai longtemps donné raison à tout le monde. Jusqu’au jour où je me suis aperçu que la plupart des gens à qui je donnais raison avaient tort ! Donc, j’avais raison ! Par conséquent, j’avais tort ! Tort de donner raison à des gens qui avaient le tort de croire qu’ils avaient raison. C’est-à-dire que moi qui n’avais pas tort, je n’avais aucune raison de ne pas donner tort à des gens qui prétendaient avoir raison, alors qu’ils avaient tort ! J’ai raison, non ? Puisqu’ils avaient tort ! Et sans raison, encore ! Là, j’insiste, parce que … moi aussi, il arrive que j’aie tort. Mais quand j’ai tort, j’ai mes raisons, que je ne donne pas. Ce serait reconnaître mes torts ! J’ai raison, non ? Remarquez … il m’arrive aussi de donner raison à des gens qui ont raison aussi. Mais, là encore, c’est un tort. C’est comme si je donnais tort à des gens qui ont tort. Il n’y a pas de raison ! En résumé, je crois qu’on a toujours tort d’essayer d’avoir raison devant des gens qui ont toutes les bonnes raisons de croire qu’ils n’ont pas tort ! » Raymond Devos, « A tort ou à raison »

Pour finir, voici quelques citations qui m’inspirent sur cette thématique :

« Avoir tort le premier jour et raison le second, voilà l’histoire de tous les grands apporteurs de vérités. » Victor Hugo

« De tous les arguments, le plus difficile à réfuter est le silence. » William Billings

« Quand on est sûr d’avoir raison, on n’a pas besoin de discuter avec ceux qui ont tort. » Georges Wolinski

« Chacun a raison de son propre point de vue, mais il n’est pas impossible que tout le monde ait tort. » Gandhi

Et si après ça, vous tenez vraiment à convaincre quelqu’un que vous avez raison, le philosophe Arthur Schopenhauer a ce qu’il vous faut, avec son essai l’Art d’avoir toujours raison.

Voilà, j’ai probablement omis bien des points dans cet article, et même, je dois avoir tort d’un certain point de vue. Aussi, je lirai avec plaisir vos commentaires ! Le débat est ouvert.

4 Commentaires

Passer au formulaire de commentaire

    • El morchad sur 5 juin 2020 à 9 h 12 min
    • Répondre

    Très bon article

    Un savon arabe qui s’appel Chafii disait :
    Chaque fois que je discutait (débatre) avec un autre, je souhaite qu’il ai raison plutôt que moi.

    Je pense qu’il défend ses arguments sans qu’il souhaite vaincre.
    Il serait plus heureux si l’autre a raison car ca montre qu’il a gagné une nouvelle connaissance. tandis que si tu gagne tu risque d’avoir un nouvel ennemi sauf si l’autre pense aussi avec ce type de pensée cad aime plutôt que l’autre ait raison.

    * يقول الإمام الشافعي رحمه الله*
    ما جادلت أحداً إلا تمنّيت أن يظهِر الله الحق على لسانه دوني !!

    1. Merci El Morchad pour votre commentaire intéressant. Il y a aussi à gagner, à avoir tort finalement. Peut-être que la sagesse, c’est de se demander où je serai le plus heureux, dans un échange avec quelqu’un qui a un autre point de vue.

    • El morchad sur 5 juin 2020 à 10 h 48 min
    • Répondre

    Un savant et non pas savon

    1. Bonjour El morchad, merci de cette précision, je trouvais extraordinaire qu’autant de philosophie soit écrite sur un savon (sur l’emballage, pensais-je) ! Un savant, bien sûr :)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.

Share via
Copy link
Powered by Social Snap